Les temps de la vie sans recette

Je n’y serai pas et pourtant, je peux tout imaginer. Mais pas du côté noir, plutôt celui du soleil.

Il y a eu plusieurs mois de juillet où je jouais dans une petite cours derrière la maison « sandwich » et face à elle : les rectangles à perte de vue de potagers. C’était les corons avec leur régularité métronomique.

Le soir, on dormait au premier étage. Je me souviens de l’angle de l’escalier, blottie dans les bras de Mamita, je l’écoutais me raconter que Stachou un jour avait vu la mort brûlante le fleurer dans un coup de tonnerre transformé en flamme folle. Ouf, il s’était pétrifié et l’éclair ne l’avait même pas remarqué.

L’après-midi, il faisait trop chaud : alors on restait au calme dans la salle à manger à regarder à la télévision le tour de France. J’aimais l’arrivée de 16 heures qui marquait la possibilité de sortir un peu. D’ailleurs, dehors, dans la poudre rouge des routes chaotiques, un camion passait et ouvrait son ventre sur des merveilles de glaces avec un pain de 500, en même temps. La croûte de ce dernier était brillante et pas si agréable que cela. Les vendeurs ambulants, allant du boucher à la quincaillerie, je les ai entendus lorsque j’étais enfant !

Des fois on partait vers la grande surface pour acheter quelques victuailles, croisant des vieux messieurs qui me parlaient dans un langage étrange : « Va m’ptiote, garer chte’carette à ch’plach » ! Mamita prenait ma main comme un bonbon et après l’avoir embrassée me disait : « on te demande de remettre le caddy à sa place ». Et elle riait, riait, avec ses joues roses si douces et rebondies que j’aimais tellement l’embrasser.

Le jour des confitures, c’était quelque chose ! On faisait bien sûr cela au petit matin, « à la fraiche ! ». Derrière la cuisine, il y avait un appentis comme une serre tellement il faisait chaud. C’est là que l’on sortait le gaz d’appoint pour y poser la bassine en alu. Sur la table recouverte d’une toile cirée pastelle usée, trônaient déjà les pots retournés, propres et prêts à recueillir le sirop épais de fraises ou d’abricots pris au piège et transformés.

Quand on avait terminé, Mamita se séchait le front avec le torchon qu’elle coinçait dans le passant de son tablier. Elle allait ensuite à l’évier de la cuisine pour se rafraichir. Il était tout rectangulaire, à lui seul c’était la salle de bain, et juste à côté de la cuisinière à charbon, heureusement éteinte en été. Quoi que ? Comment faisait-on le café, les pommes de terre au four ?

Un seul endroit était frais : la cave. La descente était si agréable au milieu des conserves de légumes, des terrines et des cornichons d’il y a à peine une semaine ! J’aimais moins la pièce du bas, noire, celle où était entreposé le charbon jeté par la fenêtre sur rue ! Dans les coins, il y avait des fantômes d’araignées : je vous assure, elles étaient mortes et toute blanche.

J’aimais rester au calme des heures entières, à regarder les mains agiles de ma grand-mère transformer les textiles en de magnifiques habits tous aussi élaborés les uns que les autres : de-ci un costume trois pièces, veste, gilet et pantalon, delà, une robe avec col Claudine, chasuble et plissées. Alors qu’un costard-cravate naissait des chutes de tissus pour mon ours en peluche Bruno, je m’essayais à un patron pour vêtir mon lapin Lulu. L’un serait en écossais jaune et marron et l’autre en pied de poule sur fond bleu marine.

Le plat d’été de ma Mamita, c’était les tomates farcies !

Venaient pour les autres saisons, pêle-mêle et pas dans l’ordre donc : les pommes de terre rissolées en forme de cocotte ou « château », le rôti de veau et ses petits légumes, le saumon frais et sa mayonnaise (à faire à Pâques mais pas dans les jours proscrits !), le patin de lapin, le platzek et les ponchkis, la tarte au « libouli » et celle à la cassonade, les crêpes triples beurres et les coquillettes réchauffées à la poêle et confites au fromage.

Mais ça fait bien longtemps que Mamita ne faisait plus la cuisine. Car du bordelais au pas de calais, il y a des siècles qui nous ont séparées. A 96 ans, la vieille dame a tiré sa révérence pour rejoindre son Stachou qui l’a quittée il y a si longtemps ! Elle aura passé plus de trente ans sans son âme sœur. Et comme pour que je ne l’oublie vraiment pas (et comme si c’était possible…), c’est le jour de l’anniversaire de mon fils qu’elle s’est endormie à jamais.

Bonne nuit, Mamita. Comme les soirs où je m’endormais contre toi, avec ta chemise de nuit en coton épais et satiné, dans ce grand lit tout mou où l’on s’enfonçait comme au cœur de la vie.