Steak de pétrole made in Levure : la recette

L’intro du Souvenir

« – Allez, Agnèèès ! Goutes-z’y ! Hum, c’est bon, c’est goûteux ! Vraiment, tu rates quelques choses !, invectivait Papa au milieu d’un rire limite hystérique.

– NOOOOOOON, tu ne m’auras pas encore cette fois !, suppliait Agnès dans un fou-rire bloquant les abdominaux. »

On plante le décors

Il faut s’imaginer la scène : digne d’une course poursuite dans un décor penché, mon père en train de me courir après dans la cuisine, et moi jouant le jeu !

Mais c’était récurrent ce genre de scénario. On avait eu droit au bouillon de levure, au gâteau apéritif au fromage, à la crème pâtissière et j’en passe et des meilleures. A chaque fois, c’était le même topo. Mon père avait au préalable demandé à ma mère de concocter un produit fait maison, d’y joindre un produit du commerce et lui, rajoutait son produit à lui !, en nous disant fièrement :

« – Goutez mes enfants et vous m’en direz des nouvelles ! C’est l’quel le meilleur, hein, c’est l’quel ? »

Evidemment, on était un peu gêné de donner notre verdict sans appel. Il n’y avait pas photo et à l’unanimité, la première place revenait toujours à l’ »allumette feuilleté parsemée de son gruyère râpé » de ma mère, bien qu’en matière de biscuit apéro, les Belin sont plutôt bons, parce que la pate feuilleté avec de l’extrait de levure dessus, beurk, on croirait manger des croquettes pour chats. Quant au bouillon, là on pourrait presque se rapprocher du steak de levure. Mais à tout prendre, ce jour de course poursuite, j’aurais encore préféré avaler le liquide que la mixture de mon père.

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Laboratoire de saveurs :

Pour cette nouvelle expérience du goût, mon père n’avait pu nous mettre qu’un seul échantillon à tester. Donc, quid de la comparaison, j’vous l’demande ? C’est pas très orthodoxe comme procédure scientifique, manque d’objectivité certaine, m’sieur Papa ?!

Mais il était tellement fier !

Ce soir-là, en rentrant du travail, il avait effectué ses rituels du soir avec un passage par la salle de bain, un bizouillage de la siamoise posée sur le deuxième pilier de la descente d’escalier (qui lui donnait à chaque fois un nez de clown causé par la morsure de la chatte agacée) et il avait débarqué dans la cuisine en sommant ma mère d’en disparaître.

Il s’était enfermé dans la pièce plusieurs longues minutes. Nous écoutions derrière la porte, l’angoisse montant, suivant les bruits qui nous parvenaient. Et comme toujours, c’était l’odeur âcre qui ne ménageait pas mon sens olfactif. Nous avions décidé alors de nous replier dans le salon, pour attendre la sentence. Et ce fut mortellement long. Quand soudain, nous le vîmes surgir, triomphant :

« Voilà, c’est prêt ! Venez tous ! »

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C’est quand qu’on mange ?

Nous nous approchâmes de la table en formica à pas modérés, ne boudant pas notre plaisir d’éterniser ce grand moment de dégustation ! Ou serait-ce plutôt que nous présagions déjà de la catastrophe à venir ? Moi, je salivais abondamment en me bouchant les narines de l’intérieur (si, c’est possible, il faut juste plaquer la langue contre le palais et faire un petit blocage avec la glotte !) car je savais déjà que j’allais être sur le point de vomir.

Le Bécher de 500 ml (en plastique siou plait), trônait en plein milieu de la desserte. Rien autour. Juste lui. On devinait, par la transparence de la paroi, qu’il était rempli à moitié d’une mixture couleur caca doigt ! Ca promettait vraiment !

Percevant notre quasi absence d’élan, mon père commença à argumenter, touillant la crème marron et portant par moment aux lèvres la cuiller à soupe abondamment remplie et ponctuant chaque bouchée par des « Hum, que c’est bon ».

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La raison du cœur

Comment aurait-il pu nous convaincre ? Certainement pas en nous expliquant que cette purée représentait à elle toute seule l’équivalent de 1500 calories, soit un repas complet, qu’elle avait été élaborée après un choix soigné entre les meilleures mélasses du marché, que le coût total (résidu de levure + contenant) représentait à peine quelques centimes, que l’astuce du sachet permettait un envoi facile par avion aux pays du tiers monde ! Explications, qu’il nous fît tout de même.

Quand l’ingénieur agro se déchaîne…

C’est sur le rêve de l’alimentation des pays pauvres que nous avons alors compris le symbole haut en couleur pour notre paternel. En tant qu’humaniste profond voire extrémiste, mon père a, tout au long de sa carrière en tant qu’ancien chercheur au CNRS, tenté de transformer certaines matières dites « sales » en matière noble. Il avait planché dans les années 70 sur un projet de steak de pétrole, exerçant alors à la British Petroleum, mieux connue sous le nom de BP Global. Il avait découvert que l’huile noire possède des éléments protéiniques permettant de concevoir un aliment comestible par l’homme ! Malheureusement, la boite anglaise avait fermé boutique sur le sol français. Il avait alors atterri dans une boite américaine. Je crois qu’elle s’appelait : « Grace Cryovac ».

« J’ai effectivement travaillé sur ce qu’on appelait le steak de pétrole qui, en fait, était la poudre obtenue après culture à 30° sur certaines fractions du pétrole (qu’on appelle les paraffines mais un peu moins longues comme molécules que les paraffines qu’on met sur les confitures et donc de ce fait étant des produits liquides à 30° contrairement aux paraffines de la confiote qui se solidifient à 48° environ) d’une levure différente de la levure de boulangerie (cela s’appelait Candida Tropicalis  et rien à voir avec Candida Albicans car ces deux Candida sont des espèces différentes) J’avais toujours pensé écrire cette aventure d’un autre temps où les pétroliers faisaient semblant de s’intéresser à la faim dans le monde ! ils ont bien changés depuis et montrent leurs vrais visages ! Mais je ne sais pas si cela intéresserait les djeuns d’aujourd’hui?

A partir de cette poudre on faisait des biscuits qui étaient distribués dans l’Inde famélique !.. Mais à l’époque tu avais l’âge de l’interprète de la bombe atomique* … alors ? »

* « La Java des bombes atomiques » – Chanson de Boris Vian interprété brillamment par un blondinet de 5 ans qui nous a changé le sens de : «  Alors ! ».

Heureusement pour nous, c’était toujours dans le domaine de l’agro-alimentaire, mais sur du produit non mangeable : du papier film plastique, de la cellophane. Il ne pouvait bien évidemment pas nous faire un mille feuilles de Tupperware, parce que, pour le coup, on ne serait même pas venu à la réunion familiale. Par contre, c’était bien car on avait un rouleau tellement gros qu’un seul suffisait par an pour couvrir tous les restes à ranger dans le frigo.

Mais cela ne dura pas : emporté par ses convictions politiques, mon père se fourra dans une situation qui lui coûta sa place.

… Mais, ne renonce jamais !

 

levur bour

Je me rappelle l’avoir vu rentrer un soir, plus tôt que d’habitude. J’avais couru sur le trottoir pour lui bondir dans les bras. J’étais très « mon Pôpa adoré qui est le plus beau du monde» quand j’étais gosse. J’avais été saisie de l’expression qui avait figé son doux visage. Même des larmes dévalaient sur sa barbe opulente. Il m’avait serrée très fort contre lui, étouffant ses sanglots, puis nous étions rentrés dans le jardin et il avait murmuré : « la vie continue ; on va s’en sortir ! »

Je veux mon neveu ! Quelques mois plus tard, il commençait en tant que Chef de Labo à FS, the box of levure de zi Europe ! Il y restera près de vingt ans. J’aurais l’occasion dans un prochain billet de vous raconter l’aventure de la crème chantilly au Grand Marnier ! Ça frise l’histoire de petits hommes verts !

Durant ces vingt belles années, il travailla à améliorer le goût de la levure. Il explorait toute l’aromathérapie du champignon, d’où son surnom de Docteur Es Champipi, et naturellement repris ses recherches pour nourrir les plus démunis en conservant jusqu’au bout pour ses collègues l’étiquette du type apolitique !

Papa me signale que le pot aux roses avait été découvert et annoncé depuis longtemps. Un gars de la BP voyant la direction de la société et bavant largement sur ce qu’il savait… Qu’en a-t-il réellement retire ?….

Dédicace

C’est pour cela que ce jour est ancré dans ma mémoire, comme une consécration.

Il n’avait peur de rien, y croyait à fond et nous transmettait alors une force merveilleuse faite de générosité et d’inventivité.

Voilà, ce que nous dégustions avidement sans même nous en apercevoir.

Sur les marches de Cannes

 

La recette

Pour 1 steak :

– 500 ml d’eau

– 1 sachet de mélasse : correction du spécialiste, c’était de la EXL, mon frère !

Matériel :

– 1 Bécher,

– 1 fouet (en métal),

– 1 cuiller à soupe,

– 1 casserole,

– 1 thermomètre,

– 1 pince à linge

 

Préparation :

1 – Inciser d’un geste vif et précis le sachet métallisé.

2 – Laisser couler le contenu dans le Bécher. Ne pas hésiter à accompagner la descente en pressant joyeusement la chose et même si ça vous soulève des haut-le-cœur !

3 – Verser l’eau préalablement tiédie. Ne surtout pas dépasser 30° C. A vérifier soit avec le doigt (comme pour les bibs de lait) ou avec le thermomètre à cuisson (outils indispensable et tout à fait commun dans toutes les cuisines de France).

4 – Remuer vivement avec le fouet afin de ne pas avoir de grumeau. Ce serait le comble ! Déjà que l’odeur est limite (ah, oui, j’ai oublié pour les cœurs fragiles : ne pas hésiter à mettre la pince à linge pour pincer le nez et n’avoir aucun refoulement d’odeur !) alors si en plus, on doit se palucher des sous-marins à ingurgiter, voyez le tableau !

5 – Laisser reposer quelques minutes et appeler à la dégustation.

Rappel : Les convives ne doivent pas assister à la préparation et lors de la consommation, veiller à disposer quelques bassines de-ci delà pour parer à tout renvoi intempestif !